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LES

GRANDS ÉCRIVAINS

DE LA FRANCE

NOUVELLES ÉDITIONS

PUBLIÉES SOCS LA DIRECTION

DE M. AD. REGNIER

Membre de l'Institut

ŒUVRES

DE

LA ROCHEFOUCAULD

TOME III

SECONDE PARTIE LEXIQUE DE LA LANGUE DE LA ROCHEFOUCAULD

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ŒUVRES

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LA ROCHEFOUCAULD

NOUVELLE EDITION

REVUE SUR LES PLUS ANCIENNES IMPRESSIONS ET LES AUTOGRAPHES

ET AUGMENTÉE

de morceaux inédits, des variantes, de notices, de notes, de tables particulières

pour les Maximes, les Mémoires et les Lettres, d'un lexique des mots

et locutions remarquables, d'un portrait, de fac-similés, etc.

MM. D. L. GILBERT ET J. GOURDAULT

TOME TROISIÈME

SECONDE PARTIE LEXIQUE DE LA LANGUE DE LA ROCHEFOUCAULD

PARIS

LIBRAIRIE HACHETTE ET O

BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79 1912

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ŒUVRES

DE

LA ROCHEFOUCAULD

NOUVELLE EDITION

REVUE SUR LES PLUS ANCIENNES IMPRESSIONS ET LES AUTOGRAPHES

ET AUGMENTÉE

de morceaux inédits, des variantes, de notices, de notes, de tables particulières

pour les Maximes, les Mémoires et les Lettres, d'un lexique des mots

et locutions remarquables, d'un portrait, de fac-similés, etc.

MM. D. L. GILBERT ET J. GOURDAULT

TOME TROISIÈME

SECONDE PARTIE LEXIQUE DE LA LANGUE DE LA ROCHEFOUCAULD

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BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79 1912

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LEXIQUE DE LA LANGUE

DE

LA ROCHEFOUCAULD

UNE INTRODUCTION GRAMMATICALE

M. HENRI REGNIER

PARIS

LIBRAIRIE HACHETTE ET Ce

BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79 1912

Ce Lexique de la Rochefoucauld est, pour les travaux pré- paratoires, œuvre collective. Si j'ai consenti à ce que le titre ne portât que mon nom, c'est que j'y ai eu la part principale, et qu'au titre même il n'était guère possible de l'aire à cha- cun la sienne. J'ai dépouillé l'ouvrage le plus considérable par son étendue, les Mémoires, refait, après une première lecture, avec extraits, de mon regrettable frère, le dépouille- ment des Maximes, et contrôlé, complété celui des Lettres fait par MM. Gourdault et Lequesne. J'ai coordonné l'en- semble et, en outre, composé Y Introduction grammaticale et la Préface sur la langue de la Rochefoucauld.

Mon père a, selon sa coutume, tout revu, et suivi le tra- vail avec cette vigilance attentive que connaissent tous les collaborateurs de la Collection, et pour laquelle ma qualité de fils ne m'ôte pas le droit de lui exprimer ici ma sincère gratitude.

Henri Régnier.

La Rochefoucauld, rn, a

AVIS PRÉLIMINAIRE.

Au temps ce Lexique a été rédigé et même encore quand on l'a imprimé et tiré, il ne nous est pas venu et ne pouvait nous venir à la pensée (pie le mot « manuscrit autographe » pût désigner un autre texte des Maximes que celui auquel M. Gilbert donne ce nom. C'est donc à ce texte que partout cette désignation s'applique, tant dans le Lexique alphabétique que dans l' Introduction grammaticale et dans l'étude, avec titre de Préface, sur la langue de la Roche- foucauld. Mais on peut voir dans Y Avant-propos de l' Appendice du tome I que la qualification ^autographe appartient aussi, et (tune manière indubitable, à un autre manuscrit très-différent delà source ont puisé M. Gilbert, en 18G8, pour son commentaire, et, avant lui, M. le comte Edouard de Barthélémy, dans son édition de 18 S3. Cet autre manuscrit, que, du lieu il est actuellement, nous appe- lons de Liancourt, a été mis tout récemment à notre disposition par M. le duc de la Rochefoucauld; nous l'avons collationné avec la plus grande attention et donnons, dans ledit Appendice du tome I, le relevé complet de ses variantes. En outre, vu l'authenticité incon- testable, nous l'avons dit, donc la grande importance de ce texte, nous avons rédigé et pu placer à la lin de ce volume du Lexique, avant sa mise en vente, des pages additionnelles le manuscrit de Liancourt est substitué, comme terme de comparaison avec l'édition définitive de 1678, au manuscrit de M. Gilbert. Enfin nous donnons à ajouter I. la série alphabétique un certain nombre d'articles four- nis par ce même texte de Liancourt.

PPvEFACE. DE LA LANGUE

DE

LA ROCHEFOUCAUL

Avant d'aborder l'étude de la langue de la Rochefoucauld, il convient de se souvenir que son éducation littéraire et classique avait été fort négligée, que la culture des premières années, surtout celle qui s'acquiert dans le commerce des anciens, lui manquait presque entièrement : voyez le modeste aveu qui ter- mine la dernière lettre de notre recueil1. L'auteur des Maximes, des Réflexions diverses, des Mémoires, devenu un de nos grands écrivains, est assurément un des plus frappants exem- ples de ce que peut parfois, pour combler une telle lacune, dans un esprit naturellement bien doué, la vie même, le mi- lieu où elle se passe, l'esprit se forme. Pour qui veut étu- dier l'histoire de notre idiome, c'est une bonne fortune que la rencontre, à l'un des plus beaux moments de son passé, de cet art de bien dire acquis dans le monde plutôt qu'à l'école, de ce travail, car les coups de lime abondent, si heureusement guidé par l'instinct. Ce grand seigneur de la cour de Louis XIII, puis de Louis XIV, cet honnête homme du plus haut rang, qui écrit pour son plaisir, est un de ces précieux témoins quifpour les tours, les locutions, le juste sens et le choix des mots, nous en apprennent plus que les écrivains de profession, et nous enseignent d'autant mieux le vrai français du temps, sa vraie

I. Tome III, ire partie, p. 226.

IV LEXIQUE DE LA ROCHEFOUCAULD,

pente et nature, que leur mémoire est moins nourrie des rémi- niscences du latin et du grec, moins gênée par les scrupules et subtilités des grammairiens, et qu'ils sont plus sûrs qu eux du bon usage, et coutumiers de L'exquise distinction, du facile

et parfait naturel.

Ouelque soit le mérite des Mémoires, \a grande renommée littéraire de la Rochefoucauld lui vient surtout de ses Maximes. C'est' justice; car c'est surtout par ce petit livre, parle genre de perfection qu'y atteint l'expression de la pensée, qu'il a exercé sur la langue française une puissante et durable in- fluence. Le style simple et clair, sobre et nerveux, toujours précis, souvent concis, de ces sentences, qui eurent leur temps de grande vogue, les limites mêmes chacune d'elles s'en- ferme, le vocabulaire restreint qui suffit au cercle étroit des vues morales de l'auteur, à l'uniformité de ses jugements sur les actions et les sentiments de l'homme, tout cela, le bien ensemble et le mal, si mal il y a, a laissé sur notre prose sa trace bien marquée, et contribué à l'affiner, la tempérer, la dé^a-er. .Malgré Balzac, malgré Descartes,et Bossuetmême et Pascal, il y restait encore bien des progrès à faire, ou du moins à confirmer et à répandre, surtout pour l'aisance, la mesure et le goût, qualités tendaient de plus en plus les lettres françaises. Ne relevons que ces deux défauts alors encore si ordinaires : au milieu du dix-septième siècle, chez le commun des écrivains, que d'embarras parfois et d'enchevêtrement dans la structure des phrases ! et, pour le choix des expres- sions, que d'inégalité, nullement profitable à l'élégante va- riété ! combien, très-souvent, elles sont soit au-dessous de la pensée, et même bassement familières, soit au-dessus, et « plus grandes que les choses, » comme dit la Rochefoucauld1! La première de ces imperfections, nul mieux que lui, dans les Maximes, n'a su s'en garder en ce temps-là et apprendre aux autres, par son exemple, à la corriger. Au reste, il n'est pas sans s'être corrigé quelque peu lui-même, peut-on dire en comparant avec ce chef-d'œuvre de nette aisance certaines pages de son livre antérieur des Mémoires. Quant à la justesse des mots, au goût sévère, au rapport avec l'idée, à la bonne et naturelle simplicité du langage, il a été pour ses contem- porains et demeure un modèle achevé. Ses pensées même

i. Tome t, p. 393.

PREFACE. v

les plus originales, les plus frappantes, celles qui pouvaient le- plus l'inviter aies faire valoir, il se contente pour elles d'or- dinaire de la forme la plus simple : à peine se permet-il çà et un tour figuré. C'est en quoi il diffère de la Bruyère, un érudit en fait de langue, mais qui, parce qu'il est érudit, est trop curieux des mots pour eux-mêmes, et chez lequel ceux-ci semblent usurper quelquefois sur l'idée.

Ce n'est pas que, comme la Bruyère, la Rochefoucauld ne s'applique, avec une patience infatigable, à retoucher et à remanier, comme nous le vovons par les variantes, le stvle de ses Maximes, dont la première édition donnée par lui est de i66j, la cinquième, et dernière qui ait paru de son vivant, de 1678. Il a consacré treize ans de sa vie à perfectionner son mince volume, sans parler du temps qui en a précédé la publication, et il l'avait également lu et relu, communiqué à ses amis, soumis à leurs critiques, à leurs corrections. Mais à travers ces minuties de l'artiste, quoiqu'il se soit fait, lui aussi, à sa façon, un ciseleur de phrases, comme on sent peu le travail et l'effort, comme la pensée demeure nette, franche, transparente, comme on voit qu'elle est directement traduite ! Comme il sait bien lui trouver, et, malgré les retou- ches, lui conserver le vêtement qu'il lui faut, ni trop riche, ni trop pauvre, ni trop serré, ni trop ample ! A le lire, on re- connaît l'écrivain de race, je veux dire de naissance, de génie, dont l'originalité est toute spontanée, et à qui son premier jet et plus tard ses reprises et remaniements viennent d'instinct.

Un autre trait caractéristique, et souvent signalé, de notre auteur, c'est que, toujours, quoiqu'il n'affecte jamais la fri- volité, la négligence, et malgré la justesse si parfaite de son style, qu'on dirait étudiée, mais que nous croyons plutôt trouvée, soit d'emblée, soit après coup, il se distingue par un certain air de qualité et d'homme de cour. Et cet air, il ne le doit pas seulement à son persiflage élégant, à ce sourire de scepticisme et de dédain qui semble toujours voltiger sur ses lèvres : d'autres moralistes, qui n'étaient pas grands seigneurs, ont eu ce même persiflage, tout aussi élégant, ce même sou- rire, tout aussi fin, tout aussi dédaigneux; non : il ne le doit pas moins à cette langue aisée et coulant de source, sans nul mélange de faux goût, à cette langue exquise, qui vient s'adapter comme d'elle-même à l'idée, quels que soient la hardiesse ou les raffinements de celle-ci, et qui conserve tou-

vx LEXIQUE DE LA ROCHEFOUCAULD.

jours une apparence naturelle. L'auteur pourtant, en maint endroit, a, peut-être dix fois, taillé ses mots et poli ses phrases : il y a, en effet, telles maximes il ne reste presque plus un mot de la rédaction primitive. Mais ce n'est nulle part travail pénible, lentement calculé, de grammairien, ni fruit de réminiscences, préoccupation d'imiter : l'idée, le tour, les mots sont d'une venue, dans un accord aussi facile qu'in- time Et c'est justement ce naturel, cette absence d'imitation, celte saveur et cette délicatesse toutes françaises, dues plus au >>>1 et à la nature même de l'arbre qu'à une greffe habile, qui ont fait des Maximes un exemple et un modèle salutaire- nu rut contagieux pour notre prose, qu'elles nous montrent arrivée à sa maturité, à sa perfection, et devenue l'instrument le plus souple de la pensée et le plus propre à lui donner, sans artifice ni recherche, constante élégance et distinction.

Voyons maintenant, en entrant dans le détail, l'état dernier est parvenue la langue de notre auteur, ce qu'elle est clans son dernier ouvrage, rapprochée de celle d'à présent ; et, pour cela, prenons la cinquième édition des Maximes, celle qui précéda sa mort de moins de deux ans1. Nous examine- rons ensuite les Mémoires et les autres œuvres; puis nous verrons, en comparant les dates relatives des écrits, les rédac- tions successives, les variantes d'une édition à l'autre, quelles modifications sa langue paraît avoir éprouvées du commence- ment à la fin de son activité littéraire.

C'est une intéressante étude de chercher ce que l'instru- ment de la pensée est devenu, sans effort, sous sa plume, qui l'a épuré sans cesse et perfectionné, en ne faisant, ce semble,, que laisser l'idiome glisser sur sa vraie pente (n'est-ce pas encore comme de l'instinct?) et tendre de plus en plus à ses propres et naturelles qualités. Disons-le tout d'abord avant de le prouver : il n'y a pas, croyons-nous, d'écrivain des mêmes années, c'est-à-dire du commencement de la seconde moitié du dix-septième siècle, chez qui soit aussi rare ce qu'on appelle les archaïsmes : les mots, les locutions qui, de ce temps an nôtre, ont vieilli. Modifions certains idiotismes de l'époque, dont nous parlerons plus bas 2, qui reviennent fréquemment,

i. Il mourut clans la nuit du 16 au 17 mars 1680. L'achevé d'imprimer de sa cinquième et dernière impression est du 26 juillet 1678. a. Voye* ci-après, p. x et xi.

PREFACE. vu

mais se bornent à très-peu d'espèces, et nous ne rencontrerons, dans la cinquième édition des Maximes, presque rien que n'ait conservé jusqu'à nos jours le bon usage, tel que le constate la plus récente édition du Dictionnaire de V Académie : ajouter ce ternie de comparaison est nécessaire pour faire bien corn- - prendre ma pensée; car, à voir comment le français, en dehors ' de ceux, rare élite, qui le savent et le respectent et font auto- rité, s'écrit et se parle aujourd'hui, évidemment les mots usage, bon usage n'ont pas pour tout le inonde le même sens.

Avant de noter, dans le demi-millier de sentences (5o4) reconnu et puhlié par l'auteur, ce qui peut attirer l'attention . comme ayant vieilli ou vieillissant, nous ferons encore deux remarques : la première, qu'il ne faut pas conclure de ce que nous venons de dire que, de sa langue à la nôtre, il nV ait point de différence, mais seulement qu'à ne pas sortir des limites du vocabulaire dont, pour son sujet, avait à user le moraliste, les derniers relevés faits par l'Académie dans son Dictionnaire, en 1878, diffèrent par le plus assez sensihle- ment, presque pas par le moins ; la seconde, que, dans ce qu'elle marque des épithètes de « vieux » ou de « vieillissant », il se trouve quantité d'expressions et de tournures que les amis et les bons juges de la langue reprochent à l'usage d'avoir laissés ou faits vieillir.

Passons au détail. Quelques noms étaient alors de genre encore douteux; nous n'en trouvons aucun dans les Maximes qui se distingue par le genre de l'usage d'à présent. Pour le nombre, je ne vois guère que le mot travers qui puisse pa- raître à quelques lecteurs un peu insolite au singulier pour dire « défaut de bon sens » : «. Peu d'esprit avec de la droi- ture ennuie moins, à la longue, que beaucoup d'esprit avec du travers » (tome I, p. 210).

Comme nom de forme vieillie, mais que l'Académie s'est avec raison gardée de rejeter, je ne trouve que le mot accou- tumance (p. 77), pour « habitude », auquel on peut joindre, bien qu'il n'y ait qu'une orthographe nous marquant la prononciation ancienne, que ce nom n'a pas conservée dans cette signification, cet exemple de créance (p. 107) : « Quand les vices nous quittent, nous nous flattons de la créance (croyance) que c'est nous qui les quittons ».

De substantifs pouvant nous arrêter un peu par le sens les exemples sont rares aussi :

vin LEXIQUE DE LA ROCHEFOUCAULD.

Egarement (p. 87), pour « distraction » : « L'on voit, dans leurs yeux et dans leur esprit, un égarement pour ce qu'on leur dit » ; il ne s'applique plus guère, au propre, qu'à la méprise de celui qui s'égare de sou chemin.

Déplaisir (p. 124), pour « deuil, douleur », avec une force de sens que le mot n'a point gardée.

Contrariétés (p. 2o3 et 204), pour « contradictions » . « L'i- magination ne sauroit inventer tant de diverses contrariétés qu'il y en a naturellement dans le cœur de chaque personne ».

Constance (p. 2o5), pour « habitude constante » : « L'esprit s'attache par paresse et par constance à ce qui lui est facile ou agréable ».

Ménagement (p. 116) : « II y a la guerre) un ména- gement général », c'est-à-dire que tout le monde se ménage.

Droiture, sans rien qui le détermine (p. 210), pour « bon sens » : voyez l'exemple cité plus haut (p. vu), à l'occasion de « travers » .

Economie, de même, sans déterminatif, « bon usage, bon emploi » : « Ce n'est pas assez d'avoir de bonnes qualités; il en faut avoir Y économie » (p. cp).

Montre, qui n'est plus guère usité en ce sens qu'avec « faire », et sans article, dans le sens d' « ostentation » : « la montre d'une inconsolable affliction » (p. 124).

Galanterie, pour « liaison galante » : « On ne compte d'or- dinaire la première galanterie des femmes que lorsqu'elles en ont une seconde » (p. 209). Comparez, dans le même sens, p. 62 ; dans un sens différent, p. 146 et 182; et voyez ci- après (p. xxvi) les verbes dont l'auteur a successivement ac- compagné ce nom.

A remarquer aussi est l'étendue du sens que le même mot prend, au figuré, dans l'exemple suivant, où, comme le montre une variante, il ne s'agit pas seulement de choses dites aux femmes : « La galanterie de l'esprit est de dire des choses flatteuses d'une manière agréable » (p. y£).

A cette liste de substantifs pourraient se joindre les sui- vants, à la rigueur, et uniquement comme devenus je ne dis pas moins français, mais de moins fréquent usage, tels qu'ils sont employés dans les Maximes, et pouvant eux aussi, par suite, étonner un peu certains lecteurs de médiocre culture :

Elévation (p. 3j et p. 182), pour « haute fortune » ; fureur (p. 4-)> pour « passion violente, iurieuse » : « L'envie est une

PRÉFACE. ix

fureur qui ne peut soufl'rir le bien des autres » (voyez aussi p. 43); étoiles, au figuré (p. 55) : « II semble que nos actions aient des étoiles heureuses ou malheureuses» (comparez le sin- gulier, p. 97); accidents (p. 55), pour « événements », avec le double qualificatif « heureux » et « malheureux » ; com- merces (p. 63), « relations, intrigues », dans cette phrase : « L'amour prête son nom à un nombre infini de commerces qu'on lui attribue »; conduites (p. 96), « manières d'agir » : « Il y a une infinité de conduites qui paraissent ridicules » ; vaudeville (p. ii4)> dans son acception primitive de simple « chanson » ; relâche, demeuré fort ordinaire avec l'article partitif, qui le précède à la page io,5, mais moins avec l'in- défini : « Ce que nous prenons pour notre guérison n'est, le plus souvent, qu'un relâche » (p. 108); penchant (p. 119), pour déclin » : « le premier penchant de l'âge » ; préoccu- pation (p. i42)> prévention contre quelqu'un » : « des

hommes qui nous sont tous contraires ou par leur jalousie, ou par leur préoccupation » ; tiédeur, opposé à « passions » {p. 164) : « Les passions de la jeunesse ne sont guère plus opposées au salut que la tiédeur des vieilles gens » .

Il n'y a pas lieu de citer longueur (p. 4°)> pour « longue durée » : « la longueur de leurs infortunes ».

Parmi les adjectifs, je n'en ai remarqué que trois, et encore qu'à peine; deux sont des participes pris adjectivement :

Honteux (p. 208), avec l'acception, plus rare aujourd'hui dans le style soutenu, de « timide, réservé».

Assuré, être assuré à (p. 116), « n'avoir pas peur de » : « D'autres sont assurés aux coups de mousquet ».

Dégoûtant (p. 93), au moral, dans le sens de « répugnant au goût », comme y répugnent les aliments fades, sens qu'ex- plique bien la variante de la note 4 de la page indiquée.

Ménager de^ pour « économe de », n'est point, je crois, à relever ; bien que l'Académie ne donne pas d'exemple du mot avec de, l'adjonction d'un complément n'a rien qui nous choque aujourd'hui. Je ne m'arrête pas non plus à la qualification, qui surprend un peu, de « solide subtilité » (p. 84) ; c'est à remarquer pour la pensée et pour le style, plutôt que pour la langue.

Les citations à faire des verbes, ou pour leur signification, ou pour la manière de les construire, sont également bien loin •d' abonder :

x LEXIQUE DE LA ROCHEFOUCAULD.

Convenir, absolument (p. 116), pour « se ressembler, s'ac- corder en quelque chose, s'y rencontrer » : «Tous ces cou- rages, de différentes espèces, conviennent en ce que (se ren- contrent en ce point que), la nuit augmentant la crainte et cachant les bonnes et les mauvaises actions, elle donne la li- berté de se ménager ».

Détromper de quelqu'un (p. 180), pour « désabuser de » quelqu'un : « On est quelquefois moins malheureux d'être trompé de ce qu'on aime, que d'en être détrompé ».

Opini/itrer, activement (p. 124) : " Elles ne laissent pas à'opinidtrer leurs pleurs, leurs plaintes et leurs soupirs », au sens, comme l'on voit, de « faire durer avec une persévérance opiniâtre », sens que, à tort crovons-nous, n'a point gardé ce verbe, qui n'est plus fréquent qu'avec se, et à qui l'usage n'a du reste conservé, à l'actif non réfléchi, que les deux accep- tions, vieillies elles-mêmes, de : « contredire, contrarier quel- qu'un, de manière à le rendre opiniâtre », ou « soutenir une chose avec obstination ».

Nous pourrions nous dispenser de mentionner, tant les nuances sont légères, et ces emplois, qui frappent à peine, des verbes souffrir (p. 39 et 211) : « souffrir la mort », au sens de « la supporter, mourir » ; soutenir (p. 41) : « H faut de plus grandes vertus pour soutenir la bonne fortune que la mau- vaise » ; et cet exemple de s'abandonner à avec l'infinitif (p. 84) : « Le moindre défaut des femmes qui se sont aban- données à faire l'amour... ».

L'excellente périphrase verbale prendre le hasard de (p. i54) n'étonne un peu que pour être suivie de l'infinitif, au sens de « se risquer à » : « Ce n'est d'ordinaire que dans de petits intérêts nous prenons le hasard de ne pas croire aux apparences ». L'Académie donne encore ce tour avec un substantif ou un pronom : « Il en arrivera ce qui pourra : l en prends le hasard ».

Malgré ce très-petit nombre, cette rareté de différences du présent au passé que nous offre le vocabulaire des Maximes, et qui encore sont la plupart peu marquées, cet écrit toute- fois porte bien, pour la langue, la trace de son temps. En quoi consiste-t-elle ? En quelques faits de syntaxe, revenant fréquemment, comme nous l'avons dit plus haut (p. vi et vu), mais toujours les mêmes, ou du moins de la même espèce, tels particulièrement que certains compléments de prépositions,

PREFACE. x,

qu'on trouvera au Lexique, surtout aux articles k, de, pau, roi h ; la construction des monosyllabes, soit pronominaux, soit négatifs1; l'omission de se devant l'infinitif des verbes réfléchis après faire ou laisser*. On y peut joindre de rares emplois vieillis du neutre il3; du pléonasme de tour, dont nous avons cite tout à l'heure cet exemple4 : « Ce n'est d'or- dinaire que dans de petits intérêts nous prenons le hasard de ne pas croire aux apparences ».

Le contrôle de ce que nous disons au sujet de la syntaxe est facile : qu'on parcoure Y Introduction grammaticale, on verra que les exemples d'archaïsmes tirés des pages 3i à 2i5 du tome I, qui contiennent le texte définitif des Maximes6, sont assez rares, et que, aux endroits ils le sont moins, ils marquent le retour de faits identiques.

Après le dépouillement qui précède, et que nous avons tâché de faire exact et complet, nous pouvons, je crois, répéter hardiment ce que nous avons dit d'abord, que, pour le voca- bulaire et la syntaxe, pour la langue en un mot (nous ne par- lons que d'elle, point du style ni de la pensée), l'opuscule, si justement renommé, des Maximes est certes bien de son époque, du plus pur et meilleur usage d'alors, mais qu'en ni une temps tout, depuis, pendant plus de deux siècles, tout ou bien peu s'en faut, s'en est conservé jusqu'à nous. C'est, je ne dis pas un éloge, mais une remarque curieuse qui ne peut pas, m'est avis, s'étendre à beaucoup des écrits de la même date ou même de date postérieurement voisine.

Pour les maximes dites posthumes et les maximes suppri- mées, les unes sont de simples variantes ou des pierres d'at- tente : elles ne sont point devenues définitives ; les autres ont été éliminées successivement par la Rochefoucauld des diverses éditions de son œuvre. Nous n'avons donc pas à les examiner ici en détail comme celles que l'auteur a vraiment reconnues siennes. Elles ont été dépouillées avec soin pour le Lexique; une curiosité tant soit peu patiente les distinguera aisément par les chiffres des renvois : I, 223-235 pour les premières; I, 243-267 pour les secondes. Ce serait du reste une erreur

I. Voyez à Y Introduction grammaticale, XV, p. cm et cvn. a. Voyez ibidem, XII, p. xc et xci. 3. Ibidem, V, p. lti,

4. Ibidem, XIII, p. xcvm.

5. Voyez, en tête de Y Introduction grammaticale, p. xxxix, le tableau des provenances.

xii LEXIQUE DE LA ROCHEFOUCAULD.

île croire que la langue en soit de nature à fournir un grand nombre de citations archaïques : la aussi, mots et tours n'ont presque rien qui dépayse et surprenne un lecteur du dix- neuvième siècle, de culture tout ordinaire.

Les Réflexions diverses, dont notre édition a, la première, réuni tout l'ensemble et donné le texte dans toute sa pureté, d'après le manuscrit de la Roche-Guyon, sont vraisemblable- ment, au moins en grande partie, l'ouvrage de la jeunesse de la Rochefoucauld, comme le dit une note judicieuse, peut-être de l'abbé Granet1, écrite en tète de ce manuscrit. Toutefois, presque partout, les soixante-neuf pages qu'elles remplissent (279 à 348) sont « dignes de lui », comme dit Sainte-Beuve ; sur des sujets fort divers, « elles expriment le meilleur goût et tout l'esprit de son monde »2. Pour la langue, elles sont, par leur date supposée, intéressantes à comparer aux Maxi- mes ; il s'y rencontre un peu plus, pas beaucoup en somme cependant, de traces du passé. Ainsi : pile, « petite monnaie de cuivre » (p. 280 et note 1); bonaces (p. 299), « calmes plats »; corruption (p. 3 10, employé dans un sens tout parti- culier : « Elles (les passions et les peines de l'esprit) répan- dirent dans le monde, par la suite de leur corruption, les diverses maladies, etc. » ; économie, absolument et sans com- plément (p. 347), « administration d'une maison, d'un do- maine » : « Leur goût (le goût des vieilles gens) se tourne vers des objets muets et insensibles : les bâtiments, l'agriculture, X économie, l'étude, etc. » ; ailleurs, avec un complément (p. 32o) : « Quel arrangement, quelle suite, quelle économie de circonstances dans la vie de Caton et dans sa mort! » ; complexion appliqué à Alexandre avec J'épithète heureuse, et ne devenant remarquable, comme pris plutôt au moral qu'au physique, que si l'on compare le passage avec cette maxime supprimée (I, 248) : « La complexion qui fait le talent pour les petites choses est contraire à celle qu'il faut pour le talent des grandes »; vertu, « mérite », force de l'esprit et du cœur, comme le latin virtus (p. 322) ; physique (p. 323), avec la signification générale d' « étude de la nature » ; troupe, pour dire « créatures » : « la troupe du cardinal de Richelieu »

1. Voyez au tome I, p. 271 et suivantes, la Notice des Réflexions diverses.

2. Préface de l'édition des Maximes de Duplessis, p. xii, à la note.

PREFACE. xui

(p. 33a); domestiques (p. 334), :,u sens, si ordinaire autrefois, d* h attachés à la maison ou à la personne » : il s'agit d'un duc et d'un comte ; les peuples, au pluriel (p. 33g), fréquent aussi alors, dans l'acception nous disons le peuple, au sin- gulier ; c'est, rendue par le nombre même du nom, l'idée collective que l'anglais exprime en mettant le verbe au plu- riel avec le sujet people ; entrer sur (p. 2p3): « On doit entrer indifféremment sur tous les sujets agréables » ; renfermer à (p. 329) : « Cette application le renferme d'ordinaire à de petites choses » ; vers, pour « envers » (p. 296) ; devant, pour « avant » (p. 34o). Faut-il ajouter les adjectifs : convenable à (p. 3i8 et 322), pour « approprié à, en harmonie avec » ; facile à (p. 284), suivi d'un infinitif: « il faut être facile à excuser nos amis » ?

Nous ne citons pas des formes comme jurisdiction(p. 299), cangrène, « gangrène » (p. 3ii), dont la vétusté ne consiste qu'en une différence d'orthographe, qui marque, pour le pre- mier, l'étymologie latine1, pour le second une ancienne pro- nonciation, que l'Académie donnait encore pour la bonne dans son avant-dernière édition (1 835).

A ces expressions, tombées en désuétude, les unes tout à fait, les autres plus ou moins, on peut joindre quelques alliances de mots : « Ils sont touchés de plaisir ou d'ennui » (p. 3o5); fièvres frénétiques (p. 3i 1) ; mais on dit encore très-bien fiè- vres étiques [ibidem) ou hectiques ; V entêtement de certaines sciences (p. 3i4); gagner créance vers quelqu'un (p. 324), « gagner sa confiance ». Ce serait être trop moderne que de trouver de l'archaïsme à l'emploi de soutenir et conduire dans cette phrase (p. 33 1) : « Il y en a (des choses) qui sont dites avec tant d'art et qui sont soutenues et conduites avec tant de raison et tant de grâce, qu'elles méritent d'être admirées » ; cela n'est-il pas toujours du fort bon usage ? Peut-être un peu insolite est l'emploi de prisonnier avec arrêter (p. 332) : « Cette princesse.... a été arrêtée prisonnière par le Roi son fils ». On peut voir à Y Introduction grammaticale, XIII, p. xcix, trois exemples, tirés des Mémoires, du pléonasme, plus marqué, de ce même nom avec prendre.

1. Au dix-septième siècle, Ménage l'atteste, on prononçait, comme maintenant, juridiction; et bien avant déjà, comme l'on peut voir dans le Dictionnaire de Littré, à l'Historique du mot.

-Xiv LEXIQUE DE LA ROCHEFOUCAULD.

.Mais, parmi les lecteurs dont nous devons tenir compte ici. bien rares assurément seraient ceux qui trouveraient à redire aux façons de parler suivantes, de la plupart desquelles on peut dire que si elles se font remarquer, c'est, par leur dis- tinction, chose, comme le mot le dit, toujours peu commune, plutôt que pour avoir vieilli et cessé, par suite, d'être claires : élévation de l'amitié (p. 282), au sens de « grandeur, no- blesse » ; sûreté (p. 284) : « II faut que chacun ait un air de .sûreté et de discrétion », c'est-à-dire « l'air d'un homme sûr, à qui l'on puisse se fier » ; pente et portée réunis (p. 292) : « On ne saurait avoir trop d'application à connaître la pente et la portée de ceux à qui on parle » ; humeur (p. 326), « dis- position du tempérament », particulièrement « humeur cha- grine ou capricieuse » : « Toutes ces grandes qualités ne peuvent souvent empêcher que l'esprit ne paroisse petit et foible, quand Vhumeur s'en est rendue la maîtresse » (voyez aussi p. 328); neutre (p. 3oo), « indifférent, qui ne prend point parti » : « gens neutres et paresseux » ; prévenu (p. 3o5j, absolument : « Il y en a (il y a des gens) qui ont le goût in- certain D'autres sont toujours prèven us », c'est-à-dire ont,

en matière d'art ou de lettres, un goût arrêté d'avance, qu'ils suivent en toutes choses.

Sont encore moins à relever, je pense : foi, en mauvaise part (p. 343), « la foi des Grecs », comme nous disons « la foi punique » ; commerces (p. 298), au sens noté plus haut, p. ix; ravissant (p. 3o7) : « des loups ravissants », sorte d'ex- pression biblique, qui se lit dans Amyot, Bossuet, Molière (voyez le Dictionnaire de Littré), et est encore d'un fort bon emploi; attache (p. 007 et note 4)'- " lévriers cVattache », tou- jours usité en langage de vénerie ; se faire un chemin (p. 34o), « se le fraver » : « Le prince d'Orange..., qui avoit tant d'in- térêt de se faire un chemin pour être un jour roi d'Angle- terre »; souffrir'^. 347), " supporter, tolérer »: « Les

plus heureux (d'entre les vieilles gens) sont encore soufferts, les autres sont méprisés »; fidèlement (p. 34 1), « exacte- ment » : « Les cartes étoient si exactes, que la rivière

y étoit fidèlement marquée ».

Pour la syntaxe, les tournures, nous marquerons celle-ci, •commune alors1 : « Ce qui est de vrai et de beau » (p. 282),

1. Comparez ci-après, p. xxx.

PREFACE. xv

pour « Ce qu'il y a de vrai et de beau » ; et nous pouvons du reste, à eet égard, je veux dire pour tout ce qui est de la syn- taxe, nous borner à renvoyer, au sujet des Réflexions di- verses, à ce que nous avons dit plus haut (p. vi et vu) des Maximes. Pour la construction surtout, la dimension des phra- ses, la disposition des incises, ces deux ouvrages, principale- ment les Maximes, la pensée est constamment d'un tour vif, précis, serré, ont fort peu de traces du passé, j'entends de ces traces aujourd'hui effacées dans la langue et qui étonnent le lecteur d'à présent.

Passer des Maximes et des Réflexions aux Mémoires, du moraliste à l'historien, c'est entrer, quant à la langue, qui doit toujours seule nous occuper ici, dans un autre domaine. Quoi- qu'il s'agisse d'un seul et même auteur, et que les ressem- blances assurément ne manquent pas, la différence entre les deux ouvrages, entre les deux objets de cette étude, est, au point de vue que nous venons de dire, très-sensible. Nous vovons, par le grand nombre d'éditions, hâtées, improvisées, que les Mé?noires excitèrent, eux aussi, quand ils parurent, grande curiosité; qu'ils trouvèrent beaucoup de lecteurs, et, dans le nombre, quelque gâtés et incorrects que fussent les anciens textes, des admirateurs de grande autorité : Bavle n'hésitait pas à les mettre au-dessus des Commentaires de César1. L'éloge va bien loin; mais le livre mérite, en effet, grande estime : il est peut-être, dans notre langue, le pre- mier de ce genre l'élévation, je ne sais quel air de gran- deur, s'allient constamment au naturel, au besoin de propor- tionner les mots aux choses. Malgré leurs qualités toutefois et de composition et de style, bien plus visibles, il est vrai, et plus frappantes dans les récentes éditions, dans la nôtre surtout, puis-je ajouter, je crois, sans nulle outrecuidance, les Mémoires sont loin, on le sait, nous l'avons déjà dit et le répétons, d'avoir exercé sur la langue française une aussi efficace et durable influence que les Maximes.

Mesure et sobriété, simplicité, justesse et bon goût sont pourtant des qualités communes aux deux écrits; mais, dans les Maximes, elles sont poussées plus loin et bien plus mar-

i. Voyez, dans notre tome II, la Notice des Mémoires, de M. Gourdault, j>. lui et note a.

xvi LEXIQUE DE LA ROCHEFOUCAULD.

quées : le sujet invitait et se prêtait admirablement à cette perfection de forme, si bien faite pour servir de modèle, à laquelle l'auteur a amené, avec la minutieuse attention d'un graveur en pierres fines, ™tte suite de pensées détacbées, complètes le plus souvent en une phrase, et si bien circon- scrites et arrondies ; à les lire, à les étudier de près, on ne s'étonne pas que cet opuscule ait fait époque, que cette ma- nière d'écrire ait laissé son empreinte dans ce qu'on nomme le bon usage, dans l'habile et juste maniement de l'idiome.

Nous ne pouvons songer à examiner, dans cette Préface, tout notre tome II, toute la suite des Mémoires, comme nous avons fait celle des Maximes. Nous nous bornerons à en parcourir une centaine de pages, prises çà et au hasard : nous y considérerons les mots un à un ou par petits groupes; nous verrons ce que l'usage a conservé ou modifié, et pourrons juger, par cette moyenne, de la part d'influence du temps, de la physionomie plus ou moins surannée du discours.

Si l'on veut étendre l'examen de détail à tout l'ensemble de l'ouvrage, on trouvera aisément, avec un peu d'attention aux chiffres de renvoi (II, i à II, 432), d'abord dans Ylntroduc- tion grammaticale ce qui a rapport à la syntaxe ; et, pour la valeur et l'emploi des mots, la peine ne sera pas grande non plus de distinguer, dans le Lexique alphabétique, nos deux espèces de citations, ayant pour objet : l'une ce qui est propre à l'époque et s'est perdu depuis; l'autre ce qu'on a cru être à noter comme datant d'alors et appartenant, à la fois, déjà au passé et encore au présent.

Avant d'entrer dans le détail, disons tout d'abord, comme appréciation générale, de même que tout à l'heure pour les Maximes, que, à tout prendre, la langue des Mémoires tran- che peu, elle aussi, sur l'usage actuel ; qu'elle s'en distingue plus toutefois que celle des Maximes et des Réflexions di- verses ; que, d'elle à la nôtre, la différence porte plus sur la syntaxe que sur le vocabulaire, et que c'est à elle tout parti- culièrement que s'applique ce que nous avons dit plus haut (p. x et xi) de quelques tours, de certains faits de syntaxe qui, de peu d'espèces, mais de fréquente rencontre, vieillissent, par cette fréquence, le discours. Ajoutons enfin qu'en ce qui touche la syntaxe, c'est surtout par la construction plus syn- thétique des phrases, le tour des périodes, l'insertion de mem- bres incidents, le grand nombre des membres absolus avec

PREFACE. xvii

participes passes ou présents, présents surtout, que les Mémoires s'éloignent des habitudes de Fauteur dans les Maximes et davantage encore de la plus commune habitude d'aujourd'hui.

Dans le nombre de pages que nous nous sommes fixé pour y prendre notre moyenne d'exemples, voici les expres- sions qui nous ont paru propres à surprendre, plus ou moins, comme insolites, non absolument, mais dans l'ac- ception qu'elles ont chez notre auteur, un lecteur que nous supposons habitué uniquement au langage du dix-neuvième siècle :

Assemblées (p. 12), pour dire « réunions mondaines, fêtes de cour » ; ce mot ne s'applique plus guère qu'aux fêtes de campagne.

Evénement (p. 204), pour « issue », à peine à remarquer : « Ils ne voulurent point attendre X événement du siège ».

Route, « itinéraire » (p. 33) : « La précipitation de son départ

lui fit oublier Mme de Chevreuse) d'emporter avec elle

les lettres de créance et la route que l'archevêque de Tours lui avoit données » .

Ressentiment, pour « reconnaissance » (p. 40 : " ^e re~ merciai le maréchal de la Meilleraye avec tout le T'essentiment que je devois à ses bons offices ».

Dehors (p. 194) : (< On fit travailler à quelques dehors (pour fortifier Bordeaux) » .

Partialités (p. 329), « divisions » : « Ce fut en ce même temps que commencèrent à paroître à Bourdeaux les factions e 1 1 e s partia lités » .

Sujet (p. 1 1), pour « occasion » : « Le duc de Bouquinquan eut dans cette réception tout le sujet qu'il desiroit de faire paroître sa magnificence » .

Conduite, absolument (p. 41 5), « direction, habile com- mandement à la guerre » : « Jamais sa valeur et sa conduite n'ont eu plus de part à la victoire ».

Déploré, « dont on désespère » (p. 472), latinisme alors très-fréquent : « La santé du Roi étoit déplorée ».

Nourrir, « élever » (p. 6), également fort commun : « (Chalais) avoit été nourri auprès du Roi » .

Porter, pour « supporter », avec de, suivi d'un infinitif (p. 2) : « (Louis XIII) vouloit être gouverné, et portoit impa- tiemment de l'être ».

La Rochefoucauld, m, 2 B

xviii LEXIQUE DE LA ROCHEFOUCAULD.

Retarder, neutralement (p. 9) : « Lui (Bouquinquan), de son côté, retardait le plus qu'il lui étoit possible ».

Fomenter (p. 116), « exciter », appliqué à des personnes : o Ceux du Parlement..., fomentés par les partisans de la cour ».

Insister à, suivi d'un infinitif (p. 345) : « (Monsieur) insis- toit à retenir l'armée ».

Se méprendre à, de même suivi d'un infinitif (p. 226) : « Quelque besoin qu'il eût de ne se pas méprendre à juger de l'état présent des affaires, etc. ».

Acheminer, absolument (p. i63) : « Le Cardinal voyant l'affaire assez acheminée, etc. ».

Rafraîchir, rafraîchir de, au figuré : « Rafraîchiriez

postes » (p. 202) ; « (Saint-Luc) continua toujours de les ra- fraîchir (les assiégés) des choses nécessaires » (p. 336).

Avoir été prévenu de (p. 412), pour « avoir reçu des pré- ventions contre » : « Ils avoient été si prévenus des artifices de la cour, que, etc. ».

Détruire quelqu'un (p. 4J5), « ruiner son crédit, causer sa disgrâce ».

Plus, comme si souvent alors, pour « le plus » (p. 229) :

« La personne qui avoit plus contribué à la prison des

Princes » (voyez ci-après, Y Introduction grammaticale, III, p. lui).

Peuvent aussi servir à dater la langue des Mémoires les ex- pressions qui, sans être passées d'usage dans l'acception elles sont prises, sont devenues ou deviennent rares, mais de telle façon que des deux caractères effets de la rareté : dis- tinction et étrangeté, elles n'ont, presque toutes assurément,. que le premier. Ainsi :

Etonnement (p . 4°9)> pour «hésitation, effroi» : « Voyant..... quelque etonnement parmi ceux qui gardoient la barricade, (ils) y poussèrent ». De même étonner, « faire hésiter, ef- frayer » (p. 336) : « Croyant étonner les ennemis ».

Manquements, « fautes, omissions » (p. 276) : « Chaque parti s'est plus maintenu par les manquements de celui qui lui étoit opposé que par sa bonne conduite » .

Incommodités (p. 2), pour « indispositions, maladies » : « Le roi Louis XIII avoit une santé foible... ; ses incommodités- augmentoient ses chagrins ».

Abandonne ment (p. 283), pour « abandon ».

PREFACE. XIX

Prison, pour » emprisonnement » (p. 4?-8) : « Les Espa- gnols se vengeoient par une longue et rude prison de l'entre- prise que le duc de Guise avoit laite ».

Galant, galante (p. i 1, 12,